Accident
Quand je passe devant un auto-stoppeur, je me sens coupable de ne pas m'arréter. A chaque fois on se regarde, ils ont dans leur regard à la fois de l'espoir et de la colère. Moi je fais celui qui les a pas vu.
il pleut et celui là ne m'a pas l'air particulièrement locace. Pourquoi je m'arrète, je ne sais pas.
Il ouvre la portière et s'installe à la place du mort sans dire un mot.
Il regarde devant lui comme s'il attendait que j'engage la
conversation, je lui dit que je vais à Melun, et il me répond par un borborygme qui se termine par un "c'est bon" presque exaspéré.
Je
tente d'établir une conversion et lui fait le strict minimum en se
plaçant aux limites de la politesse. Je ne sais pas pourquoi mais je
sens déjà que je l'énerve. C'est pourtant moi qui me suis arrété et c'est lui qui devrait être reconnaissant. Bizarrement ce rapport s'est presque immédiatement inversé.
Je
suis vraiment qu'un minable, tous mes rapports à autrui, à ma femme, à
mes enfants à mes amis, à mes collègues, à mes employeurs sont la
répétition de cette scène dans la voiture. Je propose d'aider mais la
reconnaissance que j'attends est telle, qu'elle fait de moi d'avance un
malheureux.
J'aimerai
tellement que cela cesse, tout rompre et ne vivre plus que ma vie. A ne
rien devoir à qui que ce soit. Me retirer dans une maison dans la
montagne et méditer pendant des années. Une vie hérémistique
pour être enfin libre. Reconnaitre l'illusion de mes désirs et du désir
des autres, pour ne plus en avoir finalement et connaitre la paix.
J'ai envie d'un café. Je m'arrète
dans une station et propose à mon silencieux coéquipier de me suivre
pour un café. Là je sens que je l'agace vraiment. Bon si j'ai bien
compris il m'attend et moi je reviens vite.
Mais pourquoi je luis dis pas de se casser, il est
pas spécialement costaud, mais moi je suis coincé, je comprends pas. Le
café coule de la machine. Je bois, pire j'ai l'effronterie d'acheter un
Twix.
Cette pensée ne me fait même pas sourire. Pourquoi je suis rendu à un
tel point de médiocrité, comment j'ai pu en arriver là, alors qu'il y
avait tellement, tellement d'autres possibles, d'autres voyages,
d'autres horizons.
Ma
voiture recule, elle sort rapidement de son stationnement et la légère
courbe de sa trajectoire lui permet de se replacer dans l'axe de la
route. Je trouve la manoeuvre
efficace et le mouvement est rapide et sans hésitation. Je me dis que
dans le fond il y a vraiment des gens qui s'adaptent presque
instantanément à un nouveau véhicule et qui me donne le sentiment de le
piloter déjà mieux que moi. La voiture démarre alors en trombe et
rejoint immédiatement la bretelle de sortie de l'autoroute.
Ce qui se passe dans mon esprit est vraiment tres simple : la partie gauche hurle à la partie droite que
l'autostoppeur lui pique la bagnole, et la partie droite répond
placidement qu'il est trop tard et que dans le fond c'est qu'une bagnole
et puis finalement ça nous fera un bon prétexte pour pas aller au boulot. Mais la partie gauche s'obstine. Ca passera pas au niveau des assurances, qu'est-ce que les gens dans la station vont penser si je fais rien ?
Bref je me mets à courrir après la voiture.
Pas très longtemps en vérité, la maitrise de l'auto-stoppeur n'était qu'apparente, il panique et sort trop vite de la brettelle, un camion citerne a tout juste le temps d'envoyer sa sirène que le bruit des toles le fait taire. Pas un bruit de freins, je suis au milieu de la route, vide et léger. J'observe.
Le camion s'incline les voitures qui s'apprétaient à le doubler n'ont pas le temps de fréiner le carambolage est sans appel, le camion explose.
Les
flammes, puis d'autres bruits de percussions parviennent à mon esprit
saturé d'événements. J'observe. J'observe ma respiration et aussi les
flammes. Mais j'observe surtout ma respiration.
J'avais donc laissé les clés, était-ce possible ? Peut-être avais-je eu peur de le véxer.
En retirant les clés je lui aurai signifié qu'il ne m'inspirait pas
confiance, même ça je n'ai pas eu la force de l'exprimer. Et voilà que
celui qui était à la place du mort était effectivement mort. Bizarrement
toute l'attention de la station service
avait été happé par l'accident, personne n'avait trouvé étrange ma
course sans conviction pour rattraper ma voiture. Dans la confusion tout
le monde pensait que je m'étais précipité pour assister à la scène.
Je me tais, je reviens à la table et je finis mon café. Une force irresitible me cloue à la table et me pousse à me taire à ne rien exprimer, à ne rien expliquer. Je décide de ne rien faire. Desepéré par ma médiocrité je prends comme décision solennelle de ne plus qu'observer, c'est ce que j'ai de mieux à faire.
Ca s'agite dans tous les sens dans la station. J'entends mon nom dans la bouche d'un gendarme.
- On comprends pas pourquoi il a accéléré aussi brutalement, il a aucun antécédent dans ce style.
- Je vais appeler son épouse
- Et si elle veut voir le corps ?
-
On va lui faire comprendre qu'il a été complétement carbonisé et que
cela risque plus de la traumatiser que de lui rappeler le souvenir de
son mari.
- Bon, ba, bon courage.
Je venais de comprendre que finalement j'étais aussi à la place du mort, la carbonisation du corps a permis la confusion.
Et moi qui souhaitait être enfin libre de toutes attaches, recouvrer une totale liberté. Et bien voilà. Si tôt dit si tôt fait en quelque sorte.
Mais quelques pensées viennnent troubler cette enthousiame innatendue. Je suis mort donc libre de tout engagement mais d'un autre côté j'ai
pas d'identité, je peux même pas prendre celle de l'auto-stoppeur, je
ne connais rien de lui et ses papiers (si il en avait) ont dû bruler.
Ensuite je ne pouvais pas resister au désir d'assister à mes propres funérailles et voir toute ma foutue famille pleurer ou faire sembant de pleurer ma dépouille.
Enterrement
Mon
fils pleure, il a l'air de vraiment souffrir, j'essaye de repousser une
pensée, mais elle s'impose : si moi je me voyais comme un minable il
n'y a rien finalement qui me prouve que les autres me regardaient comme
un minable. En particulier mon fils. Je suis vraiment qu'un minable.
Comment ai-je pu penser aussi longtemps que le monde m'apréhendait comme je l'apréhendais.
Ma femme ne pleure pas, ses lèvres sont serrées. J'ai l'impression que les dernières forces qui lui permettaient de resister à la depression
vont bientôt la quitter, de longues nuits blanches l'attendent. La
gratuité de mon départ est complète, et finalement c'est un acte égoïste
de plus.
Ma
fille n'est pas là, ni ma mère, elle doit la garder. Mon père a l'air
totalement sonné, comme si il n'était pas là, comme si il était nulle part. Juste à pas être.
A ma surprise mes trois seuls véritables amis sont là aussi.
Le
cercueil glisse dans la tombe, ma femme pleure, je me rends compte à
quel point je n'ai pas compris tout ce qui était autour de moi.
Que faire ? Quelque chose se joue. Maintenant je peux revenir et expliquer que j'ai eu un coup de folie devant l'opportunité d'etre
pris pour le mort. Mais alors cette incroyable liberté, celle qui vient
en quelques jours à peine de m'ouvrir les yeux, je la perds. Est-ce que
j'effacerai réellement le traumatisme chez mes enfants ?
Je ne l'effacerai pas mais je pourrai beaucoup l'atténuer. Maintenant je vais être courageux.
J'avance
devant la tombe parmi les miens, tous ont les yeux rivés au fond du
trou et personne ne me remarque, alors je décide de parler
- En fait je ne suis pas mort.
Personne ne lève les yeux ... C'est pas possible, voila que ça recommence personne ne me remarque.
- Vous entendez je ne suis pas mort !
Je commence a être inquiet, c'est vraiment comme si j'étais
pas là, tout le monde regarde le fond de la tombe. Je saisis le bras de
ma femme, elle a un frisson mais ma main traverse sa main.
Le prêtre poursuit son prèche.
-
Nous avons aussi une pensée pour l'auto-stoppeur qui l'a accompagné,
cette homme allait être père et son enfant va naître orphelin. Pour tout
cela Dieu prends pitié.
Réincarnation
Ah bon mais que s'est-il vraiment passé alors ?
Tout s'obscurcit autour de moi, je ressens une grande plénitude, comme si toutes ses questions étaient devenues très secondaires.
Puis la lumière revient, une douleur indicible me comprine le crâne.
- C'est un garçon
- Donne le moi
Un viel
homme me saisit, mon corps est tout petit et une grande torpeur
m'envahit. Il m'amène dans une pièce à coté avec des bougies sur un
autel et l'image de l'auto-stoppeur au milieu.
- Tu as un fils, regarde ses yeux intelligents et curieux, il te ressemble vraiment.
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