samedi 6 octobre 2018

Soirée Whisky

- Oui et tu veux que j'en ramène une ?  Ah ok ...

Cet appel ne laissait pas de place à la discussion, et il n'avait pas envie de discuter. Cela lui semblait même inespéré. Il voulait se rapprocher de cette femme et ne savait plus comment s'y prendre. Et voila qu'elle lui propose une soirée Whisky, c'était tout simplement incroyable.

Depuis qu'il l'avait rencontrée il voulait comprendre ce qu'elle était, ce qu'elle ressentait, comprendre ses ressorts internes, ses motivations. Connaitre les détails de son histoire, les gens qu'elle avait rencontré, ce qu'ils ressentaient pour elle, ce qu'elle ressentait pour eux. Et tous les moyens étaient bons.

Il avait attaqué par tous les angles en même temps sans même s'en rendre compte. Il avait participé aux mêmes retraites qu'elle. Il y a rencontré ses ex, ses maîtres, ses amis et même les porteurs de ses rumeurs. Il était assez fin pour ne pas montrer trop son désir de savoir et l'expérience lui avait appris à ne pas se précipiter. Étrangement il n'obtenait rien, comme si les gens sentaient. Il obtenait quelques bribes et pouvait la voir vivre et pratiquer au quotidien, mais il n'avait pas les faits de son histoire. Et il voulait connaitre cela, à la place il la voyait vivre.

Puis il a hacké son ordinateur, pour obtenir ses mails, ses fichiers. Mais cela n'a duré que quelques heures, il avait le sentiment de violer. Et de fait il violait. Il s'est arrêté, puis a colmaté les brèches qu'il avait lui-même exploité pour être sur de ne pas pouvoir revenir.

Mais le mal était profond et le voilà en train de faire la même choses sur les ordinateurs de ses proches, mêmes remords, mêmes corrections.

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Cela avait duré un mois tout au plus mais il en était sorti épuisé. Des retraites il n'avait pas obtenu de secrets mais le message de la pratique. Sa souffrance était telle que s'asseoir en zazen était devenu un refuge, un coup de hache sur la chaîne de ses pensées. Il avait enfin admis que penser n'était pas au-dessus du reste, que c'était un skanda parmis d'autres, une source d'illusions et de souffrances. Ses fondements cartésiens venaient de tomber, "je pense donc je suis" était devenu "je pense donc je souffre".

Et il commençait à le mettre en pratique. Revenir à la posture et à la respiration car les pensées c'est de la merde, c'est vraiment de la merde. Comment pouvait-on croire que l'activité intellectuelle était la voie pour résoudre ses difficultés. Combien de fois s'était-il assis en revoyant méticuleusement dans son esprit pourquoi il fallait pratiquer et pourquoi c'était important.

Il fallait arrêter de justifier le fait de ne pas suivre ses pensées avec ses pensées. Cela n'avait pas de sens. C'était un piège et pour sortir des pièges il faut trancher. Lui, il venait de renoncer à son désir d'expliquer, c'était dur mais il avait reconnu que c'était la voie.

Elle ne l'obsédait plus durant ces instants, il ne la suivait plus. Cela demandait de vrais efforts, mais cela fonctionnait. Parfois le pas suivre devenait du rejet, et le rejet la faisait vite revenir. Mais globalement il y avait beaucoup de zazen où il tenait longtemps dans l'instant présent. Beaucoup de zazen où il regrettait d'entendre la cloche de fin.


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Car après la cloche, les obsessions revenaient rapidement. Mais chaque fois moins fortes. Un jour la voie prit sa place. Il n'avait plus rien à faire avec elle. Son erreur était devenue limpide il prit la voie et lâcha la fille.

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Puis cet appel singulier mêlé de larmes :

- je suis désolée mais je sais que tu es sur Paris seul et moi j'ai besoin d'aide. Je vais me mettre minable. Tu veux bien m'accompagner ?

Il est resté silencieux puis il reformula avec beaucoup de précautions il voulait être sûr d'avoir bien compris. Il avait bien compris.

Mais pourquoi pleurait-elle ? Que pleurait-elle ? Certainement pas le fait qu'il n'était plus son amoureux secret ? Si peut-être ? Non c'est du délire ! Alors pourquoi est-ce lui qui a été appelé. De toutes façons il avait dit oui. Il irai. Il l'accompagnerai, la protégerai, car c'est bien cela qu'elle avait demandé.

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La voilà comme prévu à la bouche de métro. Déterminée, droite, forte et les yeux rouges. 

- Merci, ça doit te sembler bizarre, mais vraiment ça m'aide, je te revaudrai ça.
- Baaaa, effectivement c'est bizarre, mais je suis bien content de t'aider en buvant un coup ! 

Cette petite saillie n'avait visiblement aucun effet sur la tristesse de son visage. Il sentit que cette réponse n'était pas terrible mais il n'avait pas mieux. 

- Je t'explique, quand je sature je décide de me mettre minable. Ça arrive pas souvent mais c'est nécessaire de temps à autre. Souvent à la fin d'une histoire un peu compliquée si tu vois ce que je veux dire.
- Euh oui

Il n'avait pas encore bu une goutte, mais la confusion s'installait déjà. Elle parlait forcément d'un autre mec. Son amour pour elle avait toujours était secret, et donc la fin de son amour était la fin de quelque chose qui n'avait existé que de son côté. Il ne pouvait pas s'agir de lui. Pourtant malgré lui il se sentait lié à ce qui arrivait.

- On marche, on parle, on se pose quelque part, on boit et on recommence. Puis quand on en peut plus on s'endort dans un parc, sur un banc, sur un trottoir au pire, pourvu que ce soit dehors. Et c'est comme ça que je redémarre une nouvelle période. 
- Ok je vois l'esprit, la murge absolue avec le minimum de sécurité
- Je sais, c'est pour ça que tu dois accepter de m'accompagner jusqu'au bout
- Ça me va

Ça ne lui allait pas, le fait de devoir s'endormir ivre dehors comme condition indispensable de la réussite de cette démarche n'était pas prévu. Il n'aimait plus finir complètement ivre, mais dehors en plus, et à Paris. Il y avait quelque chose de bien destroy. Il avait dit oui et il ne concevait pas de revenir sur son engagement.

Ils marchèrent mais ne parlèrent pas. 

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Il rentrèrent dans un premier parc. S'assirent en silence sur un banc et elle sortit la bouteille de Jack Daniels de son sac. Elle but une petite goulée et grimaça immédiatement. La lui tendit. 

- A toi.

Il prit la bouteille, observa autour de lui des visages surpris et désapprobateurs. Il but aussi sa gorgée et rendit la bouteille. Elle la rangea dans son sac, et sans un mot se releva pour marcher. 

Il marchèrent 10 minutes sans parler et s'assirent dans un square. Elle but, il but. 

- Ça va c'est pas trop la honte ?

Il y avait ce sourire sur son visage, ce sourire si profond, qui l'avait fait tomber jadis, il était à nouveau de retour. Il sentit des frissons dans le bas de son ventre. Mais ça ne le gênait pas, il était passé de l'autre côté. Et le Whisky aidait peut-être. 

- Ba si mais je m'en fous, pourvu que je sois avec toi

Il se surprit de cette réponse, qu'est-ce qu'il venait de dire ! Il lui déclarait que ce qui comptait était d'être avec elle. Il la regarda, elle le regardait. Elle souriait toujours, du sourire de quelqu'un qui obtient enfin une confirmation qu'on s'obstinait à lui refuser. 

Elle regarda à nouveau devant elle, il y eut un silence.

- Faut que j'aille faire pipi. 

Et elle se dirigea vers les toilettes publiques du square. Il était seul sur le banc. Des mamans accompagnaient leurs enfants aux jeux. Il repensa à sa femme, aux larmes et aux pétages de plombs qu'ils avaient eu.

Ça allait être une soirée difficile, il comprenait que le cosmos allait réclamer son du. Même si pour lui ça n'est qu'un tout petit centime, le cosmos est un créancier implacable. Il n'y a pas de différence entre le centime et le million, de toutes façons ils seraient réclamés.

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Elle se rassit à coté de lui sur le banc et posa en l'aplatissant sa main sur son épaule. Elle avait aplati sa main car elle ne voulait pas que ce geste puisse devenir une caresse, comme si cette rigidité mettait une distance.

- Tu me repasses la bouteille s'il te plait ?

Elle rebut, et lui tendit, il rebut aussi. Il était gêné et ne pouvait pas la regarder malgré la désinhibition du whisky.

- On y va ?

Ils passèrent près d'une gare, il ne savait pas laquelle. Toutes ces voies, qui partent vers tant de villes et  tant de vies. Tous ces hommes qui dans le wagon  ne sont ni chez eux, ni au travail, ni dans leur propre voiture et qui profite de ce moment pour regarder le paysage sans se faire de grandes réflexions sur leurs existence. Juste recevoir le défilé des haies, des champs, des maisons.

Ses passions étaient derrière lui mais en parler maintenant le mettait dans une situation ambiguë. Pourquoi devrait-il en parler ? Qu'est-ce que cela apporterai ?

A lui ? Peut-être un déblocage ?
A elle ? 


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Sans très bien comprendre pourquoi, il se détendait. Il commençait à s'en foutre, il n'avait plus peur qu'elle mette un terme brutal à leur escapade. Il avait compris qu'elle n'attendait pas de lui qu'il creuse ou approfondisse sa tristesse. Elle voulait juste qu'il soit là. Un peu comme un être humain dans la solitude trouve le réconfort dans le regard brillant de son chien.

Voilà il avait l'impression d'être devenu cet animal fidèle, toutou. Toutou ne conditionne jamais son amour du maître. C'est peut-être pour ça qu'il s'appelle toutou, car il donne tout.

Cela lui fit penser à la relation au maître. Est-ce qu'un disciple quand il a trouvé son maître l'aime comme un chien aime son maître ?  Est-ce qu'il lui donne tout ? Des quelques exemples contemporains qu'il avait en tête ça n'était pas si simple. Les chiens sont beaucoup plus fiables.

Il y avait cette histoires du disciple Asanga qui après 12 ans de méditation intensive désespérait de ne pas voir apparaître Maitreya son maître. Il sort de sa retraite et rencontre une vielle chienne au plaies purulentes. Il ressent de la compassion et commence à enlever les vers avec ses mains, mais comme il a peur de les écraser avec ses doigts trop grossiers il décide de le faire avec sa langue. A ce moment son maître Maitreya apparait et lui explique qu'il lui fallait aller jusque là pour le voir apparaître.

Il n'avait pas compris l’intérêt de cette histoire à cette époque. On lui parlait de compassion mais ça lui semblait vraiment excessif de vouloir l'expliquer de cette manière. Est-ce qu'on ne parlait pas aussi de la relation au maître, il faut tout donner pour le voir apparaître. Il faut devenir un toutou.

- A quoi tu penses ?

Elle lui tendait la bouteille en même temps qu'elle l'interrogeait. Elle avait bu à nouveau une bonne gorgée et son regard était devenu brillant.  

Il se retint de répondre "A rien", elle l'avait regardé pendant sa méditation et répondre ça aurai cassé quelque choses de ce qui était en train de se mettre en place.

- Je pense à cette histoire d'Asanga qui voit enfin apparaître son maître en enlevant les vers d'un chien avec sa langue.
- Ah, faut que tu boives plus ! T'as du retard visiblement ! Comment t'as pensé  à ça ?

Pour ne pas répondre tout de suite il prit une grosse gorgée de whisky, un peu trop grosse en fait. Ca lui arrache une grimace et il retient en même temps une nausée. Puis une bouffée de chaleur monte avec un léger sentiment de constriction.

Sa grimace l'a fait rire.

- Vas y explique je me demande vraiment comment t'as pu en arriver là
- Oummf attends un peu que ça passe

Elle sourit, mais son regard devient sérieux, elle veut vraiment qu'il lui explique.

- Oh c'est  de fil en aiguille, j'ai pensé à un chien, du coup j'ai pensé à cette histoire avec le chien et s'il elle n'était pas autre chose qu'une explication sur la compassion.
- Comme quoi ?
- Comme une explication sur ce que devait être un rapport maître disciple.

Il remarquait qu'il lui donnait tout. Un chien ne peut pas parler il ne peut pas rentrer dans de longues explications sur pourquoi  et à quel point il aime. Mais qui en a jamais eu besoin pour le comprendre ?

Elle se tut.

Il décide de poursuivre mais ne résistes plus, les mots ont pris la décision de sortir, la vérité lui semble plus claire, le whisky y est-il pour quelque chose ? Peu importe.

- Je dois te dire quelque chose ...

Sa posture se tourne légèrement vers lui, dans son regard il voit l'attention la plus complète, il n'y a pas de places pour raconter des conneries, cette phrase était comme sa propre poussée dans le vide.  Maintenant tout va tomber.


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- Le jour où je t'ai rencontré c'était à cette sesshin il y a 3 ans tu n’arrêtais pas de me regarder. Parfois tu me fixais, tu attendais que je le remarque et la tu me souriais car tu voyais que ça me troublait.
- Oui je me souviens bien.

Il n'attendait pas cette réponse, leur rapport avait toujours été silencieux, de cette conversation amoureuse qui s'était engagé il n'avait jamais été vraiment sur de ne pas l'avoir inventé. Et voilà qu'elle lui confirme que cette première phase avait bien été engagée. Elle savait bien ! Mais alors que cherchait-elle ?

- Tu le savais bien ?
- Oui mais à cette époque je ne m'en sortais pas dans ma tête. J'avais beaucoup de contradictions ... J'adorais séduire mais pourquoi je faisais ça ? Ça causait beaucoup de dégâts. 

Un peu de silence, il choisit de se taire, il fallait se taire pour que la suite vienne.

- J'y ai réfléchi je crois que ça se mélangeait mal entre deux miroirs. Il y avait celui qui devait me renvoyer l'image de la beauté et celui qui devait me renvoyait l'image de la sagesse. Et putain qu'est-ce que j'avais mal au dos ! Je ne sais pas si on peut s'en sortir sérieusement de ces problèmes. En fait je crois que c'est impossible. Mais j'avais constamment besoin de repasser devant ces deux miroirs quand il n'était pas loin. J'étais quand même assez clairvoyante pour ne pas les ramener chez moi.

Cette évocation des miroirs auquel on ne peut pas résister mais qu'on choisit de ne pas ramener chez soi, lui fit repenser à cette histoire entre ces deux disciples qui devait écrire un beau poème pour que leur maître détermine qui des deux lui succédera. Il y en a un qui écrit que la pratique consiste à dépoussiérer infatigablement un miroir et l'autre en réaction écrit que comme il n'y a pas de miroir il n'y a rien à dépoussiérer. Au passage ce dernier petit malin en profite pour ne pas dire ce qu'est la pratique il dit juste que ce n'est pas ça, ce sera pourtant lui qui sera désigné successeur.

Mais ces pensées lui semblent un peu trop profondes et il veut revenir vers elle.

- Mais t'avais vingt ans de pratiques à cette époque et maintenant tu ne regrettes pas, tu te dis pas tout ces efforts pour ça au final, pour tomber dans les pièges des miroirs ?

- Tiens bois un coup !

Il but a nouveau, ça passait mieux.

- Et toi alors t'as pas de problème de miroir de ce que tu me dis. Tu ne m'a pas dit la suite mais je suppose que j'ai du réussir à cette époque mon ensorcellement silencieux ?
- Oui c'est un peu ça, ce jeu des regards c'était épuisant et en même temps ...
- Et ba tu n'imagines pas à quel point tu m'as excité. Plus plus tu résistais plus j'y revenais. Je me souviens d'une fois où c'est même moi qu'avait failli craquer, t'étais pas si fragile que ça. C'est pour ça que je ne faisais ça que quand il y avait du monde autour de nous. Et puis je me disais que c'était un peu notre plaisir à tous les deux. Pourquoi faut-il vouloir tout mettre à plat, tout expliquer tout le temps.

Donc il n'avait pas déliré. Il s'était bien tissé quelque chose entre eux mais dit dans sa bouche c'était son petit plaisir avec un caractère un peu pervers. Lui ne l'avait pas vécu comme ça. Fallait-il lui dire a quel point il avait souffert de ces jeux.

Puis elle reprit il y avait de plus en plus de vigueur dans sa voix.

- Et donc quand t'étais assis sur le zafu, qu'est-ce tu faisais, tu pensais à ça tout le temps ?
- Et ba j'y pensais beaucoup, mais c'était tellement pénible que je me suis emparé de la proposition de laisser passer. Et en fait ça a marché il y avait des moments de concentration libre qui était des vrais soulagements.
- Ah ouais c'est marrant ça, parce qu'avant cette histoire tu t'en étais pas emparé ?
- Si quand même mais pas aussi sérieusement
- Donc au final ce qui a le plus compté pour toi dans cette période c'était d'être assis dans ta concentration libre comme tu dis. Tu cherchais à rien atteindre de particulier, ni de devenir un grand sage ni de me séduire, tout ce que tu cherchais c'était échapper à la souffrance, à la souffrance du moment.
- Oui c'était exactement ça
- Et bien mes vingt ans de pratiques, ne m'ont conduit ni à la sagesse ni à la beauté. Mais au moins il m'ont donné ça, tu vois. Au moins il y a eu ces moments d'assises silencieuses. Ce que je voudrai c'est le ramener dans mon quotidien mais ça ne marche pas. Les miroirs sont irrésistibles, tout ce que je peux faire c'est les éloigner.

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Il prit la bouteille but encore une grosse gorgée, et la lui tendit. Elle but à son tour, elle aussi une belle rangée. Ils repartirent marcher dans les rues de Paris.

Sans dire un mot, ils marchèrent dans la rue. Puis un autre parc qui allait fermer à 22h.

- Viens je sais où l'on peut se cacher pour finir la nuit

Effectivement le gardien ne les remarqua pas derrière le bosquet et ferma les grilles derrière lui.

Il était aux anges, dans ce petit jardin les murs des immeubles formaient l'enceinte. Ils étaient adossés et leurs cuisses se touchaient.

Il ne savait pas quoi dire mais il était serein. Ce silence n'avait pas besoin d'être brisé, il fallait laisser les choses se faire. Elle sortit de quoi manger, le partagèrent et elle continua de boire lui en avait assez.

Elle finit la bouteille, son visage était vraiment enivré  mais il gardait quelque chose de conscient, de noble. Elle sortit un duvet et une couverture polaire. Elle se mit dans le duvet et de sa main lui tendit la couverture. Il se blottit contre elle, séparé par le duvet et s'embrassèrent.

Le lendemain il se réveilla seul.







jeudi 19 mai 2016

Sur ses terres

Il existe un pays où les oiseaux passent
Mais ne se posent pas
C'est un pays où les rêves se cassent
Où l'on ne se repose pas
D'un oeuil il dort de l'autre il veille
Le dragon dit la messe
Mais pour lui c'est maintenant pareil
Ses écailles le blessent


mercredi 4 mai 2016

Devant moi

Elle est devant moi et je n'arrive pas à la rattraper.

Je n'arrive pas à rejoindre ma fille. Elle est sur sa trottinette et moi sur la mienne.

J'ai pris le sac et je lui ai laissé un peu d'avance. Tout cela sans penser que l'on ferait une course. Puis on a pris la route du retour elle avait un peu d'avance, 30 mètres au plus. J'ai cherché à la rattraper mais je n'arrivai jamais à combler la distance. Alors j'ai accéléré.

Pourtant la distance se maintenait voir grossissait un peu. Je décide de pousser encore plus fort. Mon manteau et mon pull sont beaucoup trop chauds et je sue avec l'effort. Cette sensation est désagréable. J'aime suer dans l'effort mais avec les habits adaptés. Je me sentais coincés dans mes habits et dans mon corps.

Je redouble d'effort et je sens que je n'arriverai pas à donner plus. Ce qui m'agace c'est que l'on a pas dit que l'on ferait une course et je n'ai pas l'impression qu'elle en fasse trop. Elle a juste l'air de pousser sa trottinette en toute tranquillité, sans même remarquer que je suis derrière. Et moi secrètement je rame pour la rattraper.

L'épreuve ne dure pas trop longtemps car la maison arrive vite et quand j'arrive elle est déjà dans sa chambre,  la trottinette est rangée correctement dans la remise.

J'accuse le coup, ma fille m'a juste battue à plat de couture. Je me souviens à quel point cela a été difficile pour mon père de reconnaître que je le battais au ping-pong. Malgré les résultats des matchs il prétextait toujours une défaite à "vocation pédagogique". Si il avait vraiment voulu se donner ça ne se serait pas passé comme ça ...

Moi je me suis vraiment donné et ça s'est bien passé comme ça : ma fille est plus rapide que moi en trottinette.

On en parle pas, quand elle redescend pour manger, le sujet n'est pas abordé et on parle d'autres choses.

Trois semaines après on en parlera et elle se souvenait très bien de cette course. Elle m’avouera  qu'elle avait tout fait pour que je ne puisse pas la rattraper et qu'elle avait cru qu'elle tomberait en syncope.

mercredi 27 avril 2016

Oubli vite

- Vas y je le vois, accélère !
L'homme passa derrière l'arbre et y resta.
- Trop tard  !
Ils se précipitèrent derrière l'arbre à leur tour mais il était trop tard, l'homme avait  totalement disparu.
Dans le parc les pierres s'ennuyaient et les arbres s'étaient résignés à pousser là où on le leur avait ordonné.

Luc s'ennuyait aussi, il trouvait vain l'acharnement de Philippe à vouloir saisir les spectres.

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Depuis deux ans maintenant Marie avait disparu. Philippe l'avait retrouvé morte après une semaine en déplacement professionnel. Cette semaine devait marquer un tournant dans leur relation. Enfin c'est ce qu'il pensait mais pas de cette façon là. Il s'était décidé à ne pas l'appeler et c'est elle qui devrait l'appeler. Il en avait assez d'être toujours celui des deux qui faisait l'effort de venir vers elle. Fatigué à chaque appel de recevoir cet accueil mitigé :
- Philippe
Puis le silence. Son accueil consistait à citer son nom simplement puis attendre qu'il parle. Pour renforcer l'aspect rituel Philippe répliquait toujours un
- Ça va  ?
Qui n'avait plus aucun enthousiasme mais qu'il disait très vite pour ne pas être gagné par une sorte d’angoisse.

Cette fois il serait ferme ! Il n'appellerai pas le premier même si cela devait durer toute la semaine.

La première soirée fut difficile. Après 20h, heure qu'il dépassait rarement pour appeler il ne reçut pour son silence aucune réponse. A minuit il se mit au lit sans sommeil.

Enfin mercredi vint. Et là il se sentait assez équipé pour appeler et reprocher. Donc il appela. Et aucune réponse. Le répondeur au bout de six sonneries annonçait ce message qu'il connaissait : "bonjour vous êtes bien sur le répondeur de Marie, laissez-moi votre message je vous rappellerez."


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On appelait ça les spectres mais on ne savait pas ce que c'était, cela avait démarré quelques années avant la mort de Marie.

Les dates des souvenirs de Philippe s'articulent autour de la mort de Marie. Deux ans avant la mort de Marie, trois ans après la mort de Marie, etc. Il y avait aussi l'année du divorce de ses parents, l'année de son bac et l'année de son retour en France qui servaient également de point d'ancrage dans les souvenirs, des sortes de repère temporel. mais ces derniers temps il n'avait pas eu besoin de remuer ces souvenirs là. La question des spectres l'accaparait totalement et il ne remontait plus si loin.

Personne ne comprenait ce qu'était les spectres mais le phénomène était maintenant totalement reconnu, les scientifiques le considérait comme une sorte de réalité augmentée. N'importe où, un personnage mort pouvait s'ajouter à votre perception, on percevait bien que ce n'était pas tout à fait réel, un peu comme un mauvais effet spécial au cinéma. Il y avait toutes sortes d’imperfections subtiles que l'inconscient collectait et qui faisaient que l'image ne collait pas totalement à la réalité, les ombres, l'intégration de l'image dans la perspective, sans parler de l'improbabilité de la présence du spectre dans le lieu. Enfin et surtout le spectre était comme dépourvu d'initiative, de volition, son comportement, son regard était constant comme s'il venait uniquement pour porter le message de sa présence.

Mais ce n'était pas de la folie, car ces visions étaient partagées. Si vous voyez un spectre dans votre baignoire, après quelques hurlements un proche vous rejoint et constate à son tour la présence du spectre. Il en fera à peu près la même description que vous.

Cette réalité augmentée ne se limitait pas à la sphère de la vue, on pouvait entendre, sentir et toucher un spectre. Mais si l'on perdait le contact avec lui alors il disparaissait. Par exemple s'il passait derrière un arbre alors que votre seul contact avec lui était un contact visuel, moins d'une seconde de coupure suffisait à le faire disparaître.

L'humanité n'en revenait toujours pas, voilà quatre ans que ce phénomène avait pris place et aucune explication claire n'avait émergée. On avait du s'en accommoder tout de même. Après l'effet de surprise les apprentissages pour "gérer" le problème sont  apparues.

D'abord les spectres n'étaient pas si fréquent que cela, à moins que vous soyez un "addict" comme Philippe. Puis l'on avait appris à s'en séparer. Il fallait perdre le contact sensoriel pour qu'ils disparaissent. Quand la rencontre était collective il fallait que tout le monde coupe le contact, si un seul le gardait le spectre se maintenait.

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Philippe était un "addict". Les spectres sont effrayants, instinctivement vous ressentez une très grande peur. Comme si notre nature profonde nous indiquait un danger. Naturellement on recule et on essaye au plus vite de couper le contact. Sauf quand on est un addict.

Les addicts n'échappent pas au phénomène de surprise et de rejet mais c'est mêlé à une sorte d’excitation. Ils dominent leurs peurs et au contraire se rapprochent du spectre et tentent de le toucher. A ce moment un phénomène étonnant se produit. Le spectre semble réaliser votre présence et vous regarde fixement. Il peut  même dans ce cas tourner la tête vers vous, quelque chose  change dans son regard. Le spectre disparaît alors et un phénomène étonnant se produit.

Ne demandez pas à un addict ce qu'il a ressenti au moment du contact, car en y mettant des mots le souvenir particulier de cette expérience disparaît.

Certains disent que l'addict fait l'expérience de l'état émotionnel du spectre au moment de sa mort et qu'une fois l'expérience faite ils veulent constamment la reproduire. Mais cette explication est jugée insuffisante par les addicts eux-mêmes qui disent que c'est beaucoup plus complexe. Quand on leur demande plus d'explications ils répondent invariablement qu'il faut faire soit-même sa propre expérience, que cela vaut bien plus que toutes les explications.

Les addicts voient beaucoup plus de spectres que les individus "normaux", c'est pourquoi on évite de les fréquenter, ce sont des individus souvent hors du commun et intéressants mais leur fréquentation nous amène à faire trop d'expériences désagréables. C'est pourquoi ils se retrouvent souvent entre eux.

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Luc et Philippe se fréquentaient depuis deux ans maintenant, depuis la mort de Marie en fait. Luc était perdu, accompagner la peine de Philippe lui avait donné un but. Mais depuis peu la quête de Philippe pour prendre contact avec Marie était devenue de l'acharnement, Philippe était obsédé et négligeait tout ce qui l'entourait, Luc compris.

Plus on touchait de spectres plus on en faisait venir d'autres plus sur un plan probabiliste on augmentait les chances d'entrer en contact avec Marie. Philippe ne réalisait pas le ridicule se son raisonnement, l'augmentation de ses chances étaient très faibles, il noyait son chagrin d'expériences de contact tout simplement.

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Jeudi il appela dans la journée, plusieurs fois. Aucune réponse. A chaque fois il laissait un nouveau message au répondeur pour exprimer son anxiété et pousser Marie à  rappeler.  Vendredi il reprit la route de la maison et choisit de ne pas faire sa journée ce qui en situation de déplacement était très embarrassant pour son employeur. Il prétexta que Marie avait eu un accident grave et que de toutes façons il ne parviendrait pas à se concentrer. C'était pas si éloigné de la vérité.

Devant la porte se tenait un spectre, une femme asiatique un peu ronde qu'il avait vu quelques fois dans son voisinage. Comme si le monde entier partageait ses angoisses il lui adressa la parole
- Est-ce que Marie est là ? Vous l'avez vue ?
Et il se rapprocha d'elle car il voulait aussi atteindre la porte, la répulsion habituelle n'avait pas agi, et pourtant il savait inconsciemment que c'était un spectre.

Juste avant le contact la femme le fixa et répondit

- oui
- hein ! mais ...

Il n'y avait plus personne pour poursuivre la conversation. Philippe avait peur, il avait ressenti une sorte de cruauté très aiguë dans ce dernier échange. C'était sa première expérience de contact. Il ouvrit la porte et trouva Marie dans le canapé, un filet de vomi sur sa joue avait séché.

Le médecin avait daté son suicide au mercredi en début de journée. Une très grosse dose de médicament.

Il a été ferme jusqu'à mercredi effectivement. La culpabilité le dévorait, l'incompréhension le déchirait, il se demandait si l'expérience avec le spectre était une coincidence ou si cela exprimait autre chose. Ce "oui" de la part de cette spectre prenait un sens différent. Mais pourquoi cette sensation aiguë de cruauté. Il n'arrivait pas à donner du sens, il ne savait pas s'il devait en chercher un.

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Face aux traumatismes psychologiques provoqués par les spectres, en particulier dans les expériences involontaires de contact, les gouvernements avaient organisé des groupes de paroles qui rencontrèrent un grand succès. Une collaboration internationale avait permis de mettre en place les groupes, en fournissant les supports vidéos, papiers, les applications sur internet traduits dans plus de 50 langues. Un examen, un certificat et tout un processus de jury avait été mis en place pour valider la fonction d'animateur de groupe. Les premiers pilotes avaient été organisé avec des psychologues chevronnés pour garantir leur succès et créer une bonne réputation. Rapidement tout le monde rejoignit un groupe, le besoin était très fort. Le phénomène spectre étaient une première mondiale mais le succès de la réponse qui en avait découlé en était une autre. Sur les 7 milliards de personnes que comptait la planète 5 avait été dans un groupe de parole en un peu moins de deux ans. L'humanité avait appris et les groupes commençaient à décliner.


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C'est dans l'un de ces groupes que Philippe et Luc se rencontrèrent. Luc venait de se séparer et cherchait une raison de poursuivre sa vie. Il eut sincèrement pitié de Philippe et devint son ami, ils se créerrent une rélation faite de moment de partage de secrets, ou chacun mettait à nu ses sentiments. Luc et Philippe purent supporter leurs blessures le temps qu'elles cicatrisent un peu.

Philippe n'était vraiment pas en paix. Il cherchait encore à donner du sens à ce qu'il avait vécu. Pour lui la seule solution était d'entrer en contact avec le spectre de Marie. C'était la seule solution pour comprendre. Comprendre ce qu'il n'avait jamais pu comprendre. Comment avait-elle pu lui échapper à ce point. Pourquoi s'était il autant éloigné. Et s'il avait du lutter pour se rapprocher ne se serait-il pas épuisé ? Est-ce qu'elle l'aurait laissé faire ?

Il fit le choix du désespéré, courir après tous les spectres possibles avec la probabilité très faible de la rencontrer elle. Même s'il savait très bien qu'il n'avait que très peu de chances c'était autant une pénitence qu'un hommage. Cette nouvelle vie le rongeait mais il n'en envisageait pas d'autres. Il perdit dabord son travail, il n'avait pas beaucoup de relation avec sa famille ou celle de Marie et cela ne changea pas grand chose. Quant à ses amis d'avant ils étaient effrayés et ne  pouvaient pas maintenir une relation avec un addict. Bref Luc fut rapidement sa seule relation, et Luc commençait à en avoir marre.

Luc était fidèle et l'accompagnait dans sa chasse au spectre, mais il ne cherchait pas les contacts, ils étaient accidentels, ce n'était pas un vrai addict. Pour cela et aussi pour lui-même il décida d'engager une psychothérapie.

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Luc vint à méditer. Au départ son psychologue lui proposa de pratiquer la pleine conscience, puis il apprit qu'un maitre zen avait inspiré son créateur. Alors il voulut connaitre le zen. Il s'assit et trouva cela douloureux mais quelque chose lui plaisait dans cette pratique. On lui dit qu'il ne fallait rien attendre, rien espérer, tant pis pour la douleur il ne faut pas plus la rejeter qu'il ne faut saisir le plaisir, il faut laisser passer les pensées et même la pensée de laisser passer les pensées.

On le mettait en garde devant tous ces gens qui ont des attentes et qui au bout d'un moment cessent le zen car ils n'ont jamais vraiment renoncé à obtenir quelque chose. Mais il s'en foutait, inconsciemment il savait que sa pratique était juste. Il était heureux pendant la pratique. S'asseoir droit et juste observer ne pouvait être que la seule chose juste face à l'absurdité de l'existence. Il n'avait eu besoin d'aucune explication supplémentaire pous s'en convaincre. Luc était un enfant précoce qui poussaient les raisonnements jusqu'au bout. Et au bout il y avait l'absurde, la poursuite de la vérité se terminait toujours par un éclat de rire du diable.

S'asseoir et ne rien atteindre pas même le fait de ne rien atteindre était absurde. Ce qui lui convenait très bien. Le monde était absurde, en prenant une posture absurde il était en harmonie. Le monde est trop infini pour en attraper la moindre poussière, en décidant de ne rien faire on a un joli spectacle. C'était autant un bras d'honneur à la fatalité qu'une marque de respect.

A la fin de chaque zazen il se sentait léger, il riait de tout. Cela ne durait pas très longtemps, c'était inexplicable mais il n'avait pas besoin de davantage pour poursuivre.

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Philippe se fatiguait, son extrémisme l'épuisait. Sa course après les spectres étaient une successions d'échecs, il enchaînait les douleurs aux frustrations. Il se mettait à pleurer spontanément, il était rentré en dépression. Luc ne pouvait pas faire grand chose.

Luc préparait ses affaires pour partir en sesshin pendant 10 jours. La pratique l'éloignait physiquement de Philippe, et comme Philippe semblait s'en moquer et qu'à lui cela lui faisait beaucoup de bien il se disait que finalement tout le monde y trouvait son compte. Mais était-ce si sûr ? En fait Philippe voyait bien que Luc s'éloignait et se savait responsable de cette situation.

Luc ferma la porte de sa maison, la clé dans la main droite et sa valise dans l'autre. Quand il se retourna, Philippe était devant lui
- Philippe ?
- Je viens avec toi
- Quoi
- Ca te gène ?
- Euh non ...
- Alors s'il te plait allons y je veux sortir de ça, prends moi avec toi !

Luc inspira, il savait que la volonté de sortir de ses souffrances est une erreur, ce n'est pas la voie, mais est-ce qu'on avait pas tous démarré comme ça ?

Luc expira
- Ok mais si tu viens tu vas au bout !
- Oui  aller jusqu'au bout de mes conneries c'est ma spécialité

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Philippe reçut l'initiation. Luc était trop novice pour faire l'initiation alors on chargea une pratiquante de le faire. Elle s'appelait Pêche. Pêche lui expliqua l'assise, les pensées que l'on devait laisser passer, la position des mains, le regard, les pensées que l'on devait laisser passer, la bascule du bassin et les pensées que l'on devait laisser passer. Puis les douleurs, l'abandon des objectifs, le relâchement des épaules, les pensées que l'on devait laisser passer et le menton que l'on devait rentrer.

Philippe et Pêche pratiquèrent pendant une demi-heure. Philippe ne pouvait pas tenir compte de toutes les instructions en même temps alors il se concentra sur ce qu'il avait retenu : laisser passer les pensées. Et il n'y arrivait pas très bien, en fait il trouvait cela contradictoire. Comment pouvait-on penser à ne pas penser ? Pourtant il fit cette expérience pendant quelques secondes. Il avait vécu cet état contradictoire mais durant cette expérience il ne se sentait pas en contradiction.

Il expliqua à Pêche ce qu'il avait vécu, elle le regarda avec une sorte de tendresse. Un regard un peu épuisé, un regard qui avait pleuré mais qui lui souriait tout en lui disant "je te trouve mignon". Il refit alors cette expérience de ne rien penser puis il sentit que Pèche n'avait pas détaché son regard. Là il ne pouvait pas douter c'était un regard tendre et amusé. Il n'avait pas été regardé de cette façon depuis longtemps, l'avait-il déjà été en fait ?

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Il était troublé, il avait le sentiment d'être tombé amoureux mais cette fille lui semblait tellement avancée dans la pratique qu'il ne savait pas exactement ce qui donnait corps à son désir, ce regard qui l'avait cajolé, cette femme qu'il trouvait très belle ou de l'admiration. Il était vraiment troublé. Il avait vu des spectres quand il marchait seul dans les jardins et n'avait pas cherché à les suivre, il baissa les yeux et ils disparurent.

Les séances d'assises s’enchaînaient et laissaient peu de temps à ces contacts visuels, elle continuait à lui renvoyer ce regard et lui ne savait plus se retenir d'en demander. Puis quelque chose bascula. Il se sentit honteux et cessa de la regarder.

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Il était assis et sentait qu'il se tenait droit. Au milieu de toute cette période confuse, au milieu des douleurs il se tenait à distance, sans les fuir mais sans les coller. Il y avait beaucoup de bien être qui résultait de cette expérience nouvelle, mais là aussi il se tenait à distance.

Puis l'improbable arriva. Le spectre de Marie apparut devant lui, bien réel tout autant qu'on pouvait l'être à cette époque pour un spectre. Luc reconnut cette femme que Philippe lui avait tant de fois montré en photo. Philippe perdait sa concentration, quant à Luc il ne pouvait pas détacher son regard de cette rencontre incroyable.

Philippe voulait se lever pour aller la toucher mais en décroisant ses jambes étaient totalement ankylosées, il se leva et retomba lourdement sur la hanche. Pêche se leva sans effort et toucha le spectre puis se rassit comme si rien ne s'était passé. Luc et Philippe la regardaient hébétés. Elle semblait avoir très mal, son visage s'était tendu au contact mais il redevenait normal.

La cloche sonna, Philippe était furieux. Quand Pêche sortit du Dojo il lui attrapa le bras.

Et disparut.


 



jeudi 31 mars 2016

L'amour c'est lourd

Parfois l'amour c'est lourd.

Je suis tombé dans un regard lors d'une sesshin et j'arrive pas à remonter. En même temps il y avait à la fois une gentillesse profonde et de l’espièglerie qui s'en dégageait. A ce moment là j'avais pas envie de me dégager, mais maintenant j'ai glissé et je suis au fond.

Et puis c'est elle qui a fait feu, je suis presque une victime. Elle a commencé à me regarder avec une très grande intensité, je baissais le regard et je sentais que ça l'amusait. Elle le faisait avec à la fois de l'amour, de l'amusement et tout de même une sacré détermination.

Pour ne plus avoir peur des zombies une psy a proposé à ma fille de regarder les préparations de tournage, la construction des effets spéciaux. Ça permet de prendre du recul. C'est un peu ce que je fais ici, j'enquête sur les secrets du tournage.

Une autre fille que je rencontrais pour la première fois a flashé sur moi et me colle. Elle ne m’intéressait pas du tout. Elle était plutôt intelligente mais elle finissait par me gêner car elle ne cachait pas ses désirs et je ne sais pas être brutal dans ces cas là. Ces coïncidences me font souvent penser qu'il y a des relations subtiles entre des événements qui semblent sans lien. Je perçois que ces relations existent mais je n'arrive pas à les comprendre.

Bon je reviens à elle.

Elle était belle, elle était assise un peu plus loin sur le dojo et je pouvais la regarder. Sa posture était superbe, son corps redressé sur le zafu était puissant. Une érection splendide.  Sa coiffure avec un élastique sur le sommet de la tête en faisait une guerrière. Une guerrière d'elle même.

Ce qui est étrange c'est que je n'arrive plus à me souvenir du sujet de notre premier échange, mais c'était animé et elle finissait ses phrases en me regardant droit dans les yeux. Il y avait à la fois un sourire et quelque chose de bien droit. C'est là que j'ai commencé à perdre pied.

Je me sentais assez fort pour jouer avec ça, mal m'en a pris, je ne l'étais pas du tout. J'ai pris du plaisir à plonger dans son regard en ne me rendant pas compte que je ne faisais pas que prendre du plaisir. Je développais de l'attachement.

Il y a eu au moins une chose positive dans ces mésaventures c'est que j'ai mieux compris une partie de la coproduction conditionnées :

......
Le contact crée la sensation
La sensation crée l'attachement
L'attachement crée le devenir
.....

Pour les parties avant et après c'est moins clair mais pour cette partie là c'est devenu évident. Mon devenir est que je fais tout ce qui est possible en ce moment pour aller sur Paris et essayer de recréer un contact.

Ensuite mes sentiments sont devenus plus forts mais surtout plus lourds. J'ai perçu un blocage, je n'arrivais plus à lui parler sans me sentir entravé. Elle a du le sentir et inconsciemment a mis plus de retenu dans les échanges.

Cette sesshin très longue est devenue trop courte, et je ne pouvais pas faire autrement que de la regarder. Elle devait bien s'en rendre compte. Au moment de partir je suis allé lui dire au-revoir. Bizarrement je n'ai pas été timide, il fallait que je le fasse, elle m'a serré dans ses bras de façon inattendue et je suis reparti avec des flammes dans le cœur.

Maintenant j'aimerai qu'elle s'attache, qu'elle ai envie de me voir, qu'elle soit un peu malheureuse de ne pas m'avoir. C'est pas très joli et j'espère que ça ne marchera pas.


C'est lourd

samedi 26 mars 2016

L'insconscient est structuré comme un langage

Je me suis usé  les yeux sur cette phrase de Lacan, que cela voulait-il dire ? Puis ce soir j'ai eu un éclair.

En allant à Paris je me suis livré  à deux actes manqués. Je pense que ce sont des actes manqués car c'est le genre de choses que je ne fais jamais habituellement.

Dans le train qui arrive à Paris j'oublie ma valise et avant de reprendre le train pour repartir j'oublie la valise en salle de réunion.

Les actes manqués sont la preuve selon Freud de l'existence de l'inconscient. Pour voir l'inconscient et pour comprendre sa structure il faut regarder les actes manqués.

Alors pourquoi structuré comme un langage ?

A travers ces deux actes manqués je construis une phrase : je pose mes valises à Paris.

Impossible à ce moment là de m'avouer  que je voulais m'installer à Paris. Et pour le faire remonter l'inconscient à travers mes oublis contruis une phrase qui est assez direct "je pose mes valises à Paris" mais qui est aussi une métaphore.

La métaphore est un procédé de langage qui consiste à transporter le sens du genre à l'espèce (selon Aristote). On le comprend bien dans cette exemple, "je pose mes valises à Paris" transporte le genre "Bagage" à l'espèce "Maison".

Mon acte manqué est une ici une métaphore, c'est pourquoi on peut dire que l'insconscient est structuré comme un langage.

jeudi 20 mars 2014

Une petite photo retrouvée

Je viens de retrouver une photo de Lucie avant son accident


Elle date de février 2005, c'était vraiment une très jolie fille. 

Et puis celle-ci aussi le jour de mon mariage en juillet 2004