samedi 6 octobre 2018

Soirée Whisky

- Oui et tu veux que j'en ramène une ?  Ah ok ...

Cet appel ne laissait pas de place à la discussion, et il n'avait pas envie de discuter. Cela lui semblait même inespéré. Il voulait se rapprocher de cette femme et ne savait plus comment s'y prendre. Et voila qu'elle lui propose une soirée Whisky, c'était tout simplement incroyable.

Depuis qu'il l'avait rencontrée il voulait comprendre ce qu'elle était, ce qu'elle ressentait, comprendre ses ressorts internes, ses motivations. Connaitre les détails de son histoire, les gens qu'elle avait rencontré, ce qu'ils ressentaient pour elle, ce qu'elle ressentait pour eux. Et tous les moyens étaient bons.

Il avait attaqué par tous les angles en même temps sans même s'en rendre compte. Il avait participé aux mêmes retraites qu'elle. Il y a rencontré ses ex, ses maîtres, ses amis et même les porteurs de ses rumeurs. Il était assez fin pour ne pas montrer trop son désir de savoir et l'expérience lui avait appris à ne pas se précipiter. Étrangement il n'obtenait rien, comme si les gens sentaient. Il obtenait quelques bribes et pouvait la voir vivre et pratiquer au quotidien, mais il n'avait pas les faits de son histoire. Et il voulait connaitre cela, à la place il la voyait vivre.

Puis il a hacké son ordinateur, pour obtenir ses mails, ses fichiers. Mais cela n'a duré que quelques heures, il avait le sentiment de violer. Et de fait il violait. Il s'est arrêté, puis a colmaté les brèches qu'il avait lui-même exploité pour être sur de ne pas pouvoir revenir.

Mais le mal était profond et le voilà en train de faire la même choses sur les ordinateurs de ses proches, mêmes remords, mêmes corrections.

---------------------

Cela avait duré un mois tout au plus mais il en était sorti épuisé. Des retraites il n'avait pas obtenu de secrets mais le message de la pratique. Sa souffrance était telle que s'asseoir en zazen était devenu un refuge, un coup de hache sur la chaîne de ses pensées. Il avait enfin admis que penser n'était pas au-dessus du reste, que c'était un skanda parmis d'autres, une source d'illusions et de souffrances. Ses fondements cartésiens venaient de tomber, "je pense donc je suis" était devenu "je pense donc je souffre".

Et il commençait à le mettre en pratique. Revenir à la posture et à la respiration car les pensées c'est de la merde, c'est vraiment de la merde. Comment pouvait-on croire que l'activité intellectuelle était la voie pour résoudre ses difficultés. Combien de fois s'était-il assis en revoyant méticuleusement dans son esprit pourquoi il fallait pratiquer et pourquoi c'était important.

Il fallait arrêter de justifier le fait de ne pas suivre ses pensées avec ses pensées. Cela n'avait pas de sens. C'était un piège et pour sortir des pièges il faut trancher. Lui, il venait de renoncer à son désir d'expliquer, c'était dur mais il avait reconnu que c'était la voie.

Elle ne l'obsédait plus durant ces instants, il ne la suivait plus. Cela demandait de vrais efforts, mais cela fonctionnait. Parfois le pas suivre devenait du rejet, et le rejet la faisait vite revenir. Mais globalement il y avait beaucoup de zazen où il tenait longtemps dans l'instant présent. Beaucoup de zazen où il regrettait d'entendre la cloche de fin.


---------------------

Car après la cloche, les obsessions revenaient rapidement. Mais chaque fois moins fortes. Un jour la voie prit sa place. Il n'avait plus rien à faire avec elle. Son erreur était devenue limpide il prit la voie et lâcha la fille.

---------------------

Puis cet appel singulier mêlé de larmes :

- je suis désolée mais je sais que tu es sur Paris seul et moi j'ai besoin d'aide. Je vais me mettre minable. Tu veux bien m'accompagner ?

Il est resté silencieux puis il reformula avec beaucoup de précautions il voulait être sûr d'avoir bien compris. Il avait bien compris.

Mais pourquoi pleurait-elle ? Que pleurait-elle ? Certainement pas le fait qu'il n'était plus son amoureux secret ? Si peut-être ? Non c'est du délire ! Alors pourquoi est-ce lui qui a été appelé. De toutes façons il avait dit oui. Il irai. Il l'accompagnerai, la protégerai, car c'est bien cela qu'elle avait demandé.

---------------------

La voilà comme prévu à la bouche de métro. Déterminée, droite, forte et les yeux rouges. 

- Merci, ça doit te sembler bizarre, mais vraiment ça m'aide, je te revaudrai ça.
- Baaaa, effectivement c'est bizarre, mais je suis bien content de t'aider en buvant un coup ! 

Cette petite saillie n'avait visiblement aucun effet sur la tristesse de son visage. Il sentit que cette réponse n'était pas terrible mais il n'avait pas mieux. 

- Je t'explique, quand je sature je décide de me mettre minable. Ça arrive pas souvent mais c'est nécessaire de temps à autre. Souvent à la fin d'une histoire un peu compliquée si tu vois ce que je veux dire.
- Euh oui

Il n'avait pas encore bu une goutte, mais la confusion s'installait déjà. Elle parlait forcément d'un autre mec. Son amour pour elle avait toujours était secret, et donc la fin de son amour était la fin de quelque chose qui n'avait existé que de son côté. Il ne pouvait pas s'agir de lui. Pourtant malgré lui il se sentait lié à ce qui arrivait.

- On marche, on parle, on se pose quelque part, on boit et on recommence. Puis quand on en peut plus on s'endort dans un parc, sur un banc, sur un trottoir au pire, pourvu que ce soit dehors. Et c'est comme ça que je redémarre une nouvelle période. 
- Ok je vois l'esprit, la murge absolue avec le minimum de sécurité
- Je sais, c'est pour ça que tu dois accepter de m'accompagner jusqu'au bout
- Ça me va

Ça ne lui allait pas, le fait de devoir s'endormir ivre dehors comme condition indispensable de la réussite de cette démarche n'était pas prévu. Il n'aimait plus finir complètement ivre, mais dehors en plus, et à Paris. Il y avait quelque chose de bien destroy. Il avait dit oui et il ne concevait pas de revenir sur son engagement.

Ils marchèrent mais ne parlèrent pas. 

---------------------

Il rentrèrent dans un premier parc. S'assirent en silence sur un banc et elle sortit la bouteille de Jack Daniels de son sac. Elle but une petite goulée et grimaça immédiatement. La lui tendit. 

- A toi.

Il prit la bouteille, observa autour de lui des visages surpris et désapprobateurs. Il but aussi sa gorgée et rendit la bouteille. Elle la rangea dans son sac, et sans un mot se releva pour marcher. 

Il marchèrent 10 minutes sans parler et s'assirent dans un square. Elle but, il but. 

- Ça va c'est pas trop la honte ?

Il y avait ce sourire sur son visage, ce sourire si profond, qui l'avait fait tomber jadis, il était à nouveau de retour. Il sentit des frissons dans le bas de son ventre. Mais ça ne le gênait pas, il était passé de l'autre côté. Et le Whisky aidait peut-être. 

- Ba si mais je m'en fous, pourvu que je sois avec toi

Il se surprit de cette réponse, qu'est-ce qu'il venait de dire ! Il lui déclarait que ce qui comptait était d'être avec elle. Il la regarda, elle le regardait. Elle souriait toujours, du sourire de quelqu'un qui obtient enfin une confirmation qu'on s'obstinait à lui refuser. 

Elle regarda à nouveau devant elle, il y eut un silence.

- Faut que j'aille faire pipi. 

Et elle se dirigea vers les toilettes publiques du square. Il était seul sur le banc. Des mamans accompagnaient leurs enfants aux jeux. Il repensa à sa femme, aux larmes et aux pétages de plombs qu'ils avaient eu.

Ça allait être une soirée difficile, il comprenait que le cosmos allait réclamer son du. Même si pour lui ça n'est qu'un tout petit centime, le cosmos est un créancier implacable. Il n'y a pas de différence entre le centime et le million, de toutes façons ils seraient réclamés.

---------------------

Elle se rassit à coté de lui sur le banc et posa en l'aplatissant sa main sur son épaule. Elle avait aplati sa main car elle ne voulait pas que ce geste puisse devenir une caresse, comme si cette rigidité mettait une distance.

- Tu me repasses la bouteille s'il te plait ?

Elle rebut, et lui tendit, il rebut aussi. Il était gêné et ne pouvait pas la regarder malgré la désinhibition du whisky.

- On y va ?

Ils passèrent près d'une gare, il ne savait pas laquelle. Toutes ces voies, qui partent vers tant de villes et  tant de vies. Tous ces hommes qui dans le wagon  ne sont ni chez eux, ni au travail, ni dans leur propre voiture et qui profite de ce moment pour regarder le paysage sans se faire de grandes réflexions sur leurs existence. Juste recevoir le défilé des haies, des champs, des maisons.

Ses passions étaient derrière lui mais en parler maintenant le mettait dans une situation ambiguë. Pourquoi devrait-il en parler ? Qu'est-ce que cela apporterai ?

A lui ? Peut-être un déblocage ?
A elle ? 


---------------------


Sans très bien comprendre pourquoi, il se détendait. Il commençait à s'en foutre, il n'avait plus peur qu'elle mette un terme brutal à leur escapade. Il avait compris qu'elle n'attendait pas de lui qu'il creuse ou approfondisse sa tristesse. Elle voulait juste qu'il soit là. Un peu comme un être humain dans la solitude trouve le réconfort dans le regard brillant de son chien.

Voilà il avait l'impression d'être devenu cet animal fidèle, toutou. Toutou ne conditionne jamais son amour du maître. C'est peut-être pour ça qu'il s'appelle toutou, car il donne tout.

Cela lui fit penser à la relation au maître. Est-ce qu'un disciple quand il a trouvé son maître l'aime comme un chien aime son maître ?  Est-ce qu'il lui donne tout ? Des quelques exemples contemporains qu'il avait en tête ça n'était pas si simple. Les chiens sont beaucoup plus fiables.

Il y avait cette histoires du disciple Asanga qui après 12 ans de méditation intensive désespérait de ne pas voir apparaître Maitreya son maître. Il sort de sa retraite et rencontre une vielle chienne au plaies purulentes. Il ressent de la compassion et commence à enlever les vers avec ses mains, mais comme il a peur de les écraser avec ses doigts trop grossiers il décide de le faire avec sa langue. A ce moment son maître Maitreya apparait et lui explique qu'il lui fallait aller jusque là pour le voir apparaître.

Il n'avait pas compris l’intérêt de cette histoire à cette époque. On lui parlait de compassion mais ça lui semblait vraiment excessif de vouloir l'expliquer de cette manière. Est-ce qu'on ne parlait pas aussi de la relation au maître, il faut tout donner pour le voir apparaître. Il faut devenir un toutou.

- A quoi tu penses ?

Elle lui tendait la bouteille en même temps qu'elle l'interrogeait. Elle avait bu à nouveau une bonne gorgée et son regard était devenu brillant.  

Il se retint de répondre "A rien", elle l'avait regardé pendant sa méditation et répondre ça aurai cassé quelque choses de ce qui était en train de se mettre en place.

- Je pense à cette histoire d'Asanga qui voit enfin apparaître son maître en enlevant les vers d'un chien avec sa langue.
- Ah, faut que tu boives plus ! T'as du retard visiblement ! Comment t'as pensé  à ça ?

Pour ne pas répondre tout de suite il prit une grosse gorgée de whisky, un peu trop grosse en fait. Ca lui arrache une grimace et il retient en même temps une nausée. Puis une bouffée de chaleur monte avec un léger sentiment de constriction.

Sa grimace l'a fait rire.

- Vas y explique je me demande vraiment comment t'as pu en arriver là
- Oummf attends un peu que ça passe

Elle sourit, mais son regard devient sérieux, elle veut vraiment qu'il lui explique.

- Oh c'est  de fil en aiguille, j'ai pensé à un chien, du coup j'ai pensé à cette histoire avec le chien et s'il elle n'était pas autre chose qu'une explication sur la compassion.
- Comme quoi ?
- Comme une explication sur ce que devait être un rapport maître disciple.

Il remarquait qu'il lui donnait tout. Un chien ne peut pas parler il ne peut pas rentrer dans de longues explications sur pourquoi  et à quel point il aime. Mais qui en a jamais eu besoin pour le comprendre ?

Elle se tut.

Il décide de poursuivre mais ne résistes plus, les mots ont pris la décision de sortir, la vérité lui semble plus claire, le whisky y est-il pour quelque chose ? Peu importe.

- Je dois te dire quelque chose ...

Sa posture se tourne légèrement vers lui, dans son regard il voit l'attention la plus complète, il n'y a pas de places pour raconter des conneries, cette phrase était comme sa propre poussée dans le vide.  Maintenant tout va tomber.


---------------------

- Le jour où je t'ai rencontré c'était à cette sesshin il y a 3 ans tu n’arrêtais pas de me regarder. Parfois tu me fixais, tu attendais que je le remarque et la tu me souriais car tu voyais que ça me troublait.
- Oui je me souviens bien.

Il n'attendait pas cette réponse, leur rapport avait toujours été silencieux, de cette conversation amoureuse qui s'était engagé il n'avait jamais été vraiment sur de ne pas l'avoir inventé. Et voilà qu'elle lui confirme que cette première phase avait bien été engagée. Elle savait bien ! Mais alors que cherchait-elle ?

- Tu le savais bien ?
- Oui mais à cette époque je ne m'en sortais pas dans ma tête. J'avais beaucoup de contradictions ... J'adorais séduire mais pourquoi je faisais ça ? Ça causait beaucoup de dégâts. 

Un peu de silence, il choisit de se taire, il fallait se taire pour que la suite vienne.

- J'y ai réfléchi je crois que ça se mélangeait mal entre deux miroirs. Il y avait celui qui devait me renvoyer l'image de la beauté et celui qui devait me renvoyait l'image de la sagesse. Et putain qu'est-ce que j'avais mal au dos ! Je ne sais pas si on peut s'en sortir sérieusement de ces problèmes. En fait je crois que c'est impossible. Mais j'avais constamment besoin de repasser devant ces deux miroirs quand il n'était pas loin. J'étais quand même assez clairvoyante pour ne pas les ramener chez moi.

Cette évocation des miroirs auquel on ne peut pas résister mais qu'on choisit de ne pas ramener chez soi, lui fit repenser à cette histoire entre ces deux disciples qui devait écrire un beau poème pour que leur maître détermine qui des deux lui succédera. Il y en a un qui écrit que la pratique consiste à dépoussiérer infatigablement un miroir et l'autre en réaction écrit que comme il n'y a pas de miroir il n'y a rien à dépoussiérer. Au passage ce dernier petit malin en profite pour ne pas dire ce qu'est la pratique il dit juste que ce n'est pas ça, ce sera pourtant lui qui sera désigné successeur.

Mais ces pensées lui semblent un peu trop profondes et il veut revenir vers elle.

- Mais t'avais vingt ans de pratiques à cette époque et maintenant tu ne regrettes pas, tu te dis pas tout ces efforts pour ça au final, pour tomber dans les pièges des miroirs ?

- Tiens bois un coup !

Il but a nouveau, ça passait mieux.

- Et toi alors t'as pas de problème de miroir de ce que tu me dis. Tu ne m'a pas dit la suite mais je suppose que j'ai du réussir à cette époque mon ensorcellement silencieux ?
- Oui c'est un peu ça, ce jeu des regards c'était épuisant et en même temps ...
- Et ba tu n'imagines pas à quel point tu m'as excité. Plus plus tu résistais plus j'y revenais. Je me souviens d'une fois où c'est même moi qu'avait failli craquer, t'étais pas si fragile que ça. C'est pour ça que je ne faisais ça que quand il y avait du monde autour de nous. Et puis je me disais que c'était un peu notre plaisir à tous les deux. Pourquoi faut-il vouloir tout mettre à plat, tout expliquer tout le temps.

Donc il n'avait pas déliré. Il s'était bien tissé quelque chose entre eux mais dit dans sa bouche c'était son petit plaisir avec un caractère un peu pervers. Lui ne l'avait pas vécu comme ça. Fallait-il lui dire a quel point il avait souffert de ces jeux.

Puis elle reprit il y avait de plus en plus de vigueur dans sa voix.

- Et donc quand t'étais assis sur le zafu, qu'est-ce tu faisais, tu pensais à ça tout le temps ?
- Et ba j'y pensais beaucoup, mais c'était tellement pénible que je me suis emparé de la proposition de laisser passer. Et en fait ça a marché il y avait des moments de concentration libre qui était des vrais soulagements.
- Ah ouais c'est marrant ça, parce qu'avant cette histoire tu t'en étais pas emparé ?
- Si quand même mais pas aussi sérieusement
- Donc au final ce qui a le plus compté pour toi dans cette période c'était d'être assis dans ta concentration libre comme tu dis. Tu cherchais à rien atteindre de particulier, ni de devenir un grand sage ni de me séduire, tout ce que tu cherchais c'était échapper à la souffrance, à la souffrance du moment.
- Oui c'était exactement ça
- Et bien mes vingt ans de pratiques, ne m'ont conduit ni à la sagesse ni à la beauté. Mais au moins il m'ont donné ça, tu vois. Au moins il y a eu ces moments d'assises silencieuses. Ce que je voudrai c'est le ramener dans mon quotidien mais ça ne marche pas. Les miroirs sont irrésistibles, tout ce que je peux faire c'est les éloigner.

---------------------

Il prit la bouteille but encore une grosse gorgée, et la lui tendit. Elle but à son tour, elle aussi une belle rangée. Ils repartirent marcher dans les rues de Paris.

Sans dire un mot, ils marchèrent dans la rue. Puis un autre parc qui allait fermer à 22h.

- Viens je sais où l'on peut se cacher pour finir la nuit

Effectivement le gardien ne les remarqua pas derrière le bosquet et ferma les grilles derrière lui.

Il était aux anges, dans ce petit jardin les murs des immeubles formaient l'enceinte. Ils étaient adossés et leurs cuisses se touchaient.

Il ne savait pas quoi dire mais il était serein. Ce silence n'avait pas besoin d'être brisé, il fallait laisser les choses se faire. Elle sortit de quoi manger, le partagèrent et elle continua de boire lui en avait assez.

Elle finit la bouteille, son visage était vraiment enivré  mais il gardait quelque chose de conscient, de noble. Elle sortit un duvet et une couverture polaire. Elle se mit dans le duvet et de sa main lui tendit la couverture. Il se blottit contre elle, séparé par le duvet et s'embrassèrent.

Le lendemain il se réveilla seul.







Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire